PRÉSENTATION DE L’OEUVRE

 

A la suite du décret du 6 janvier 1864 sur la « Liberté des théâtres » qui supprime l’obligation de chaque établissement de rester dans son genre, les directeurs des théâtres parisiens cherchent à élargir leur répertoire. Dès le printemps, le Théâtre des Variétés, autrefois cantonné dans le vaudeville, monte avec succès des œuvres lyriques comme La liberté des théâtres ou Le Joueur de flûte.

Jacques Offenbach, de son côté, cherche à s’éloigner du Théâtre des Bouffes Parisiens avec lequel il est en conflit. En juin 1864, il propose à Ludovic Halévy une idée de livret : « comme les Anglais qui envoient partout des correspondants en temps de guerre, on pourrait peut-être employer ce moyen pour notre Prise de Troie ».

Depuis Ems, où il présente en juillet Le soldat Magicien puis Jeanne qui pleure et Jean qui rit, il travaille sur la partition. Le 2 juillet 1864, il a presque terminé le premier acte qui lui est « extrêmement bien venu » et demande à Halévy de lui envoyer le deuxième acte. Homme de scène, il lui précise le lendemain : « le premier acte qui est charmant ne nous donne que l’exposition. Vous savez que les pièces vivent par les situations, vous le savez mieux que personne, donc intriguez ».

La lecture de la pièce a lieu le 7 septembre à Paris et en octobre la presse parisienne annonce la création pour l’hiver de L’Enlèvement d’Hélène, « une nouvelle parodie de l’antique, un pendant à Orphée aux Enfers.

Le livret est traité par la commission de censure le 18 octobre 1864 et dès novembre, le bruit court que la censure a fortement modifié l’œuvre. Le Figaro indique que l’œuvre « n’a eu nullement à souffrir » et qu’il s’agit simplement de « quelques arrangements de mots ». En réalité, le texte original a fortement embarrassé la commission. Elle a demandé par exemple que « Pâris se voit promettre non plus la plus belle femme du monde mais l’amour de la plus belle femme du monde ». Avec ce type de changements, les censeurs ont rendu le livret « plus allusif et, forcée de se faire plus discrète, la sensualité d’Hélène n’en est que plus troublante ».

La première a finalement lieu le 17 décembre 1864 au Théâtre des Variétés. Le succès est « vif le premier soir et foudroyant aux représentations suivantes » relate Le Figaro. Le Ménestrel note que « la verve de M. Jacques Offenbach est intarissable » et que « bien des motifs sont destinés à devenir populaires ». Les critiques ne se trompent pas en disant de cette musique « charmante » qu’elle « fera trembler d’ici à huit jours les murs de la salle des Bals de l’Opéra ». La presse s’enflamme pour l’ensemble des morceaux : « il y a dans La Belle Hélène des finals développés et des petits morceaux courts déguisés en madrigaux burlesques, des pages pour les connaisseurs et des refrains pour la foule ». « Un délire ingénieux, une furie spirituelle animent toute cette partition, une des meilleures d’Offenbach ; elle rayonne de joie, de succès, de popularité », note le Constitutionnel.

La sensualité latente, exacerbée par la censure, est aussi palpable dans la musique comme le note un critique qui décrit le duo de l’acte II comme « un chef-d’œuvre de délicatesse érotique ». Un certain M. Escudier souligne avec justesse la spécificité de la musique d’Offenbach qui « dans les scènes comiques, fait mourir de rire, alors que dans les passages tendres ou passionnés, elle atteint à une rare élévation de sentiment ». La Comédie se réjouit : « On a ri au dialogue et aux couplets, on a ri à tout ». La France musicale note d’ailleurs : « la pièce est écrite dans un français très élégant, l’esprit y abonde ».

Quelques titres déplorent toutefois – tant pis pour eux ! – « le choix de certains sujets dépoétisés par la parodie (…) L’Iliade et L’Odyssée sont tournées en ridicule ». « Ne serait-il pas temps d’en finir avec ces froides facéties qui rabaissent l’esprit du public en l’accoutumant à railler le Beau et à huer le Sublime ? » interroge Paul de Saint-Victor dans La Presse. Nestor Roqueplan, plus conciliant, voit dans La Belle Hélène « la plus belle galerie de caricatures, et la mieux composée pour couler à jamais l’Antiquité, si elle n’était insubmersible ».

Mais le succès est très largement au rendez-vous. L’ouvrage atteint la 197ème représentation quand il quitte l’affiche en janvier 1866. Entretemps, il aura été donné à Vienne devant une audience frénétique (« c’est tout le public qui bouge, le parterre, les loges et les galeries veulent danser, on tapote du pied, on bat la mesure avec sa main, on fredonne les mélodies et chacun polke avec Monsieur Polkabach »), avant de voyager dans le monde entier : Berlin, Budapest, Londres, Milan, Etats-Unis d’Amérique, Prague, Sydney, etc.