LA BELLE HUMAINE

Offenbach revisite l’univers mythologique dans un déploiement de rites et de cérémonies décalés qui le teintent de couleurs loufoques. Avec la complicité de ses librettistes, le compositeur brise l’aura des héros grecs et leur solennité. Ils invitent les figures divines à descendre de leurs piédestaux pour les lancer dans une joyeuse et comique sarabande. Au cœur de ce panthéon insolite émerge une figure avant-gardiste : la belle Hélène prend vie, « L’éclat du soleil » s’anime et s’affirme.

Celle dont la beauté connaît une renommée inégalée mais dont la parole est rare, celle qui pourrait être l’effigie mythologique du fameux « Sois belle et tais-toi », devient, dans l’œuvre d’Offenbach, une héroïne active, tonitruante et sensuelle. Humaine, tellement humaine.

Elle quitte la posture de l’astre lointain, admiré et redouté par principe, mais figé dans un mutisme éternel, pour revêtir les habits d’un être de chair, de sang, d’esprit et de contradictions. Hélène doute, Hélène croit s’en remettre à la fatalité, Hélène se laisse duper, mais Hélène décide, trompe à son tour, triomphe et se libère d’une passivité vieille de plusieurs siècles. Dans cette cour aux rouages masculins, elle devient la pièce motrice féminine, active déjà dans l’intimité combattante de son mariage, bien avant de prendre part aux excès publics et sanglants de la guerre de Troie.

En contrepoint à la fin des idoles, la musique d’Offenbach résonne parfois d’accents graves infiniment beaux et émouvants. De même, la mise en scène, bénéficiant de l’alternance des scènes chantées et parlées propres à ce type d’opéra, se situe hors champs, dans cet espace indéfini mais riche de sens que rythment les oxymores : Hélène l’innocente fautive, Hélène la fidèle déloyale, Hélène ou la fatalité librement consentie, Hélène la divine humaine.

La version de La Belle Hélène créée en automne 2018 à la Ferme-Asile de Sion, propose une exploration des pôles contraires, une confrontation des paradoxes. Une invitation dans un monde entre gravité et burlesque, entre expressionisme et retenue, entre douceur et sainte colère, dans cette arche des émotions sans lesquelles la vie ne serait que mornes plaines.

Olivia Seigne | metteuse en scène